| Après 1824 : N’ayant jamais eu l’occasion d’examiner de près un piano à queue Erard d’avant la mise en place du double échappement, je ne m’intéresserai pour l’instant qu’ aux modèles postérieurs. Les textes : Si le double échappement est breveté en 1821, la construction effective semble ne commencer que vers 1824 . Adam Liszt écrit cette année là de Paris à Czerny : « la nouvelle invention du très habile mécanicien Erard se distingue par sa supériorité […] D’un seul toucher, on peut, sans lever la main, faire entendre l’ accord, faible ou fort, autant de fois qu’on le veut, c’est vraiment étonnant. Il n’y a que trois instruments de ce type déjà terminés, le quatrième est en chantier pour mon fils ». Franz Liszt part à la fin du Printemps 1824 à Londres, accompagné de Pierre Erard, dont le but est évidemment de présenter le nouvel instrument en Angleterre, sous les doigts du jeune prodige de treize ans. Ils emmènent un piano sans barres, mais ils se feront envoyer un second modèle avec barres fin Mai : on peut presque dire que cet instrument est le premier piano moderne de l’histoire (à moins que l’on ne prenne comme critères le cadre en fonte et les cordes croisées, auquel cas il faut attendre Steinway et les années 1860). Il est intéressant de noter que Broadwood a déjà fabriqué avant l’arrivée du second Erard un piano avec barres : il s’ ensuivra une querelle quant à l’antériorité de cette invention, revendiquée par les deux firmes. Une autre nouveauté des piano Erard pendant cette période concerne la tessiture, qui peut atteindre sept octaves, ce qui ne sera le cas sur les instruments de série que vers la fin des années 1840. L’instrument révolutionnaire mis au point par Erard vers 1824 mettra quelques temps à s’imposer : les archives Erard de 1828 mentionnent la fabrication en parallèle d’ instruments « à échappement ancien » et « nouveau mécanisme ». Les instruments conservés : Si l’on considère qu‘en 1828 les archives Erard ne mentionnent que huit pianos à queue, et que le numéro 177 de la production Londres date de 1832, il devient évident qu’Erard ne s’est lancé que très lentement dans la production du nouveau piano, qui nécessitait des investissements de production énormes. Cela explique par ailleurs que si peu d’Erard de cette période cruciale de l’histoire du piano aient survécu. *Les instruments à entretoise : Les quatre instruments les plus anciens que nous connaissons présentent une ébénisterie d’un type tout à fait particulier, avec une entretoise reprenant la forme du piano, reliant les trois pieds et les rigidifiant par la même occasion. Il s’agit de trois pianos Erard Londres, n°7x (piano de Hummel), n°16x (1832, modifié par la suite) et 177 (1832, état d’origine), et d’un Erard Paris. Cette proportion (trois anglais pour un français) indique, à moins qu’il s’agisse d’une coïncidence, que l’usine de Londres produit au moins autant que celle de Paris, ce qui est logique si l’on considère qu’elle a été mise en place pour produire ce modèle et rien d’autre, alors qu’à Paris on doit s’adapter à une production nouvelle, et construire carrés et droits. La mécanique de ces instruments dite « à échelle », correspond à celle publiée par Erard en 1834 : manches de marteaux construits par assemblage en « H », attrapes en bois, et étouffoirs sous les cordes actionnées par un contrepoids (et non un ressort comme sur les modèles plus tardifs). Du point de vue de la structure il est clair que nous sommes dans une phase expérimentale : l’Erard Londres n° 7x présente une semelle d’accroche plaquée laiton (Pierre Erard parle d’un « chevalet pointé de cuivre ») qui n’ existe pas sur le n° 177. Les instruments à entretoise, construits à peu d’ exemplaires, présentent des ébénisteries exceptionnelles : choix des placages, beauté des marqueteries, importance du décor sculpté. De toute évidence, Erard essaie par tous les moyens, y compris esthétiques, de séduire les acheteurs et de les amener à comprendre l’intérêt de sa nouvelle invention. *Les piano à pieds godronnés ou ronds : Les premiers modèles sans entretoise présentent des pieds ronds (n° 13145) ou godronnés. Ces modèles n’existent que sur une courte durée. *Les pianos à pieds à facettes : Ce type de pied, typique des Erard construits jusqu’à la fin du XIX° s, semblent apparaître vers 1835. S’ils sont le type le plus fréquent dorénavant, il en existe évidemment d’autres, comme les pieds torses. A cette époque, vers 1835, Erard installe sur ses pianos une semelle d’accroche en métal, qui empêche le phénomène de bascule des arrêts des barres dans le bois de la semelle d’accroche. Le modèle d’ébénisterie le plus courant est à panneaux d’acajou flammé délimités par des filets de buis, qui dessinent des losanges sur la lyre ou le chapiteau des pieds. Vers 1838, Erard remplace sa mécanique à échelle par un nouveau modèle à manches de marteau en forme de fourche (voir le n° 14404 : les manches sont extrêmement fins et seront plus massifs quelques années plus tard. Problèmes de casse?), à attrapes en métal et étouffoirs à ressorts. *Les pianos à cylindre à doucine : Ce modèle remplace le modèle à cylindre rond, et volutes ou quart de rond de part et d’autre du clavier. Le nouveau modèle semble se mettre en place entre les numéros 14404 et 14731. Parmi les premiers pianos de ce type, beaucoup présentent une ébénisterie en palissandre à filets de laiton formant des motifs de grecques (n° 14731 par exemple), qui est une variante de l’ébénisterie du n° 14404 à cylindre rond (acajou à filets de buis). *Autres caractéristiques : De nombreux changements interviennent pendant cette longue période, qui ne rentrent pas de façon idéale dans le schéma évolutif esquissé ci- dessus. Les premiers modèles présentent une petite porte pivotante permettant de sortir la mécanique, qui sera remplacée par la suite par une porte qui se démonte, vissée par en dessous. Parmi les Erard Paris les plus anciens, certains présentent des barres rondes, ce qui n’est pas le cas des modèles anglais. La barre d’adresse connaît plusieurs évolutions : écrite tout d’abord à l’encre, avec un texte assez long et de nombreuses fioritures, elle adopte par la suite une forme plus standardisée. A partir de 1834 environ on trouve sur les barres d’ adresse des Erard Paris la formulation suivante en lettres de laiton incrustées, dans un cartouche carré entouré de rinceaux : « Par brevet d’invention Erard à Paris ». Au milieu des années 1840 on passe à une forme simplifiée : « Par brevet Erard à Paris », en lettres penchées, sans autre décor. Finalement, dans les années 1850, il est juste écrit « Erard ». Les Erard Londres passent par différentes variantes (sur bois ou étiquettes) avant d’adopter le « Patent Erard London » qui sera conservé longtemps. Les pupitres sont un des seuls éléments absolument stables, sur lesquels on ne note aucune évolution. Les fausses tables se trouvent jusque vers le milieu des années 1840. Les mécaniques subissent de nombreuses modifications de détail, comme par exemple le passage de noix de marteaux en bois à des noix en laiton à vis d’ajustage du jeu, à une date que j’ignore. |
| London n° 177 |
| London n° 7x |
| 14 731 |
| 14 404 |